2 février 2026

Les fortifications d'Issy-les-Moulineaux

Le musée de Montmartre propose actuellement une exposition sur « L'École de Paris » de grande qualité rassemblant les œuvres, pour la plupart inédites en France, d’une collection étrangère, la collection Marek Roefler, conservée à la Villa La Fleur près de Varsovie.
Or dans la dernière salle est accroché un tableau qui intéresse tout particulièrement les Isséens amateurs d’histoire et d’art : il est intitulé LES FORTIFICATIONS - ISSY-LES-MOULINEAUX, daté de 1915 et signé. "Kikoïne »



Michel Kikoïne, Les Fortifications, Issy-les-Moulineaux, vers 1915-1920, huile sur toile, coll. Marek Roefler
 

Il attire l’œil dès le premier regard par sa palette de couleurs vives, manifestement influencées par le fauvisme ; à l’évidence elles visent à produire un effet, à transcrire et amplifier la sensation curieuse que suscite l’œuvre en général. De manière accessoire, mais non moins significative, le sujet soulève une première interrogation : le titre semble évoquer l’enceinte militaire qui entourait Paris ; or celle-ci n’apparait clairement nulle part sur la toile ! Car ce qui en fait a intéressé l’auteur, c’est plutôt de représenter un coin de banlieue, sans autre connotation. Au centre de ce paysage à l’horizon lointain, il a placé deux petites silhouettes, rapidement esquissées, de promeneurs, une femme et un homme. Peut-être occupées à lire (ou peindre ?), elles ont l’air presque incongrues dans cet environnement guère hospitalier, sauf à illustrer de façon elliptique un thème récurrent à l’époque, celui de l’homme confronté à des mutations qui le dépassent - et le cas échéant qui l’agressent, ce qui explique l’éclat provocant des coloris. De fait, sur la droite se détache un groupe de bâtiments industriels austères et rébarbatifs dominés par une haute cheminée, à laquelle répondent deux autres cheminées sur la gauche. A l’avant enfin, sur plus de la moitié inférieure du tableau, un terrain vague bosselé et pentu s’étend, envahissant, autour d’un grand plan d’eau dans lequel il se reflète, en image parfaitement renversée, à côté d’un coin de ciel bleu plus lumineux. En ces lieux proches de la Porte de Versailles où le Sparnacien affleure sur le plateau, la zone des « Fortifs » a en effet été depuis longtemps accaparée par les briqueteries dites « de Vaugirard » qui y exploitent des carrières d’argile à ciel ouvert.




Hedwig Calmelet, Sortie des fortifications par les Carrières de glaise d'Issy. 1er Novembre 1851 / Près de la porte de Versailles. 10 Mai 1863, mine de plomb, aquarelle et rehauts de gouache sur papier, coll. Musée du Domaine départemental de Sceaux inv. 62.4.28.1/2/3

Ce paysage spectaculaire où se côtoient fragiles fragments de nature et témoins d’une industrialisation galopante dans un alternance toute désordonnée, a déjà occasionnellement retenu l’attention d’autres artistes depuis le milieu du XIXe siècle. Un discret et délicat paysagiste local, Hedwig Calmelet, compte parmi les premiers d’entre eux. Plus tard, en 1905 Constant Pape choisit à son tour ce sujet pour un de ses tableaux de très grand format : Vieille Carrière à Issy-les-Moulineaux (aujourd’hui dans un salon de l’Hôtel de Ville). On y reconnait bien la même carrière « composée d’une large cuvette et d’un monticule à la végétation arasée » quand elle était encore un lieu de travail : « Une légère fumée et la silhouette de quelques rares ouvriers évoquent discrètement l’activité qui faisait travailler une large main d’œuvre. » décrit Charlotte Guinois dans le catalogue de l’exposition « Constant Pape 1865 - 1920 / La banlieue post-impressionniste » (14 février – 13 juillet 2024, pl. n°3



Constant Pape, Vieille Carrière à Issy-les-Moulineaux, 1905, huile sur toile, collection municipale d’Issy-les-Moulineaux.

Peu avant d’exécuter son œuvre, Michel Kikoïne, pour pouvoir peindre plus facilement et fidèlement la banlieue parisienne, y avait dit-on loué temporairement une chambre, en l’occurrence à Clamart. Mais depuis son arrivée à Paris vers 1912, il avait son atelier et son logement dans la Cité de La Ruche (2 passage de Dantzig ,15e arrondissement) - Cité d’ailleurs créée par le sculpteur Alfred Boucher (premier maître de Camille Claudel), un artiste en partie isséen puisqu’il s’était fait construire une maison dans l’Ile Saint-Germain. Cette résidence d’artistes était depuis une dizaine d’années devenue la terre d’accueil de nombreux jeunes créateurs désargentés venus pour la plupart d’Europe centrale ou des Balkans, fuyant les persécutions et attirés par la réputation de Paris. Parmi eux figuraient notamment le Roumain Constantin Brancusi (dès 1904), l’Ukrainien Alexander Archipenko (en 1908), les Biélorusses Ossip Zadkine (en 1909) et Marc Chagall (en 1912). Vivant et travaillant côte à côte dans une étonnante diversité de styles et de langages, ils pratiquaient en marge des avant-gardes définies un art totalement nouveau. Sa caractéristique essentielle résidait dans leur manière d’aborder la peinture, en lui donnant pour finalité ultime d’exprimer la fougue des sentiments et des passions directement, quasi-spontanément, par une exacerbation instinctive de la couleur. Les critiques les regrouperont bientôt sous l’appellation d’ « École de Paris ».
 


Amedeo Modigliani, Simon Mondzain assis à une table, 1917, crayon sur papier, coll. Marek Roefler 






Né le 31 mai 1892 à Gomel en Biélorussie (et naturalisé français 30 ans plus tard), Michel Kikoïne est un membre très représentatif de cette École. Il est ainsi reconnu et tout particulièrement apprécié par ses aînés et par ses pairs, dont Amadeo Modigliani qui lui fait rencontrer des marchands. Dès l’âge de 27 ans (en 1919), il a sa première exposition particulière dans une galerie parisienne de renom, l’ancienne Galerie des Indépendants. Il avait du reste suivi un cursus de bon niveau, étudiant successivement à l’École des beaux-arts de Minsk (en 1905), puis à l’Académie des arts de Vilnius en Lituanie (en 1908). Là, il avait fait la connaissance de Chaïm Soutine - qui le rejoindra très vite après son arrivée à Paris et avec qui il restera toujours lié. Au tout début des années 1920, c’est d’ailleurs Soutine qui l’emmène à Céret et Cagnes-sur-Mer et lui fait découvrir la lumière du Midi, dont il fera grand profit.


Moïse Kisling, Céret, vue sur le Canigou, 1913, huile sur toile, coll. Marek Roefler

Après s’être développée au contact des œuvres de maîtres contemporains tels que Camille Pissarro, Paul Cézanne et Pierre Bonnard, mais aussi du Greco et de Zurbaran découverts au Louvre, sa peinture à ses débuts témoigne d’une vitalité typiquement expressionniste. Elle y participe très concrètement par l'intensité des couleurs (de larges touches mauves, vermeilles, orangées) que s’approprie le courant figuratif de l’École de Paris. Elle est à l’évidence également influencée par le travail de son ami Soutine. Mais alors que celui-ci, triste et révolté, crie le désespoir, Kikoïne, d'un caractère plus heureux, a des accents moins crus et exaspérés. Il dédramatise de lui-même la transcription qu’il propose du monde qui l’entoure, en invoquant la grandeur d’une nature qui peut certes être malmenée, mais demeure aussi vibrante d’énergie.

 Le tableau qui nous intéresse en témoigne avec une réussite indéniable. Pour être devenu rare aujourd’hui, il n’a cependant pas toujours été complètement inconnu. Il avait en effet déjà été reproduit dans diverses revues d’art. Et avant d’être acquis par son propriétaire actuel à la fin des années 2000, il avait également été exposé en plusieurs occasions pendant plus d’un demi-siècle (y compris à l’étranger : à Turin, Genève, Londres, et encore en Allemagne, Belgique, même au Japon).


L’exposition dure jusqu’au 15 février. Si l’envie vous en prend, allez-y ! Vous y ferez d’autres heureuses découvertes, parmi lesquelles des œuvres de Foujita, Moïse Kisling, Amedeo Modigliani, Jules Pascin, Ossip Zadkine..

 

Florian Goutagneux

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