10 janvier 2017

Orange quitte Issy-les-Moulineaux en 2016

Orange, CNET, PTT… Cet important centre de recherches dans le domaine 
des télécommunications français a quitté la commune après plusieurs décennies de présence au centre de la ville. Les travaux de démolition doivent débuter ce mois-ci. Le permis de démolir indique une superficie de plus 
de 3 hectares (30 189 m2) et 42 373 m2 de bâtiments. 
Retour sur cette extraordinaire aventure technologique.

Bâtiments, rue du Général Leclerc. On distingue à gauche la salle de conférences sur plan carré dont la façade est ornée de lamelles filtrant la lumière (s’inspirant du Corbusier pour la Cité radieuse à Marseille). Elle se situe  à l’emplacement de l’ancienne Quincaillerie de la Mairie (années 1930). Les topiaires du jardin de 2001 sont dans des bacs posés sur rails pour les faire coulisser le long des allées. Au fond, les bureaux datent des années 1950. © A. Bétry

Entrée av. Gal Leclerc. © P. Maestracci

L'emplacement
Pendant longtemps, des champs étaient exploités à cet endroit, le long de la Grande-Route devenue route nationale n° 189 au XIXe siècle. Cette partie de la rue Renan est renommée rue du Général Leclerc après 1945 lorsque les PTT (Postes, Télégraphe et Téléphone ) y installèrent leurs chercheurs.
Au XVIIIe siècle, de belles propriétés s'élèvent sur les champs appartenant au sous-fief du Bois-Vert que le financier Beaujon achète en 1760 et revend en 1784. Au XIXe siècle, le parc est loti et coupé en diagonale par l’avenue de la République. Cela explique la forme du terrain d’Orange : un rectangle à pans coupés entre les rues du Général Leclerc (longueur de 120 m.), Horace Vernet (longueur 200 m.), avenue de la République (150 m.) et rue Victor Hugo (300 m.). Guillout, une usine de biscuiterie s’installe sur le terrain et une partie de la rue Hoche est intégrée à l’ensemble. En 1946,  un laboratoire de recherche des PTT s’y installe. De nouveaux bâtiments en forme de U sont construits dans les années 1950 puis dans les années 1960. Le dernier aménagement est celui du jardin et d’une salle de conférences sur la rue du Général Leclerc en 2001.

L'entreprise
Les PTT installent un centre de télégraphie en 1946 puis le CNET (Centre National d’Études des Télécommunications) qui devient ensuite la propriété de France Télécom. Celle-ci est renommée Orange lors de la scission des activités des PTT. Ce centre de recherche est connu maintenant sous le nom d’Orange Labs. Les locaux de CNET-Lannion (Côtes d’Armor) ont été construits au cours des années 1960 pour compléter le CNET-Issy.
Des découvertes fondamentales y ont été menées faisant de ce centre un des pôles mondiaux des télécommunications.

Les recherches

La reconstruction. À la Libération, le réseau est en grande partie à reconstruire. D’abord en utilisant les techniques et modèles connus (Rotary, Strogger) basés sur des contacteurs électriques pour partie produits sous licence. Ensuite, l’évolution s’est faite grâce à des relais électro-mécaniques puis électriques dont les prototypes furent élaborés ou testés au CNET. C’est l’époque par exemple du Pentacompta. Au début des années 1960, la pénurie est telle face à la demande que des « professions prioritaires » comme celle des médecins, pouvaient attendre plusieurs mois avant d’obtenir une ligne !. Une partie du réseau sur le territoire et à l’international nécessitait l’intervention d’opératrices pour obtenir son correspondant. Le sketch de Fernand Raynaud, « le 22 à Asnières », est particulièrement éclairant sur le sujet.

Le plan téléphone. Si le sketch fait rire une partie du pays, il n’en est pas de même pour le gouvernement de la toute jeune Ve République du général de Gaulle. L’État décide d’un Plan téléphone pour résorber le retard et répondre à l’explosion des demandes. Cette mission est confiée aux PTT qui ont reçu des moyens financiers importants. Une association technique entre le CNET et des industriels est mise en place pour favoriser la recherche, financer des prototypes (au CNET ou chez les industriels), les faire valider par le CNET et, pour certains, les essayer dans le réseau. Toute une série de prototypes testés par le CNET sont apparus avec des noms évocateurs : Socrate, Platon, Ramsès, Aristote… Parallèlement, les progrès de l’électronique et de l’informatique  favorisent l’évolution de l’architecture des centraux téléphoniques.

Entrée avenue de la République. Elle donne accès au parking installé
sur l’ancienne portion du parc des Oiseaux.  Les bâtiments
datent des années 1960. © A. Bétry

La Modulation à Impulsions Codées (MIC). Cette invention, mise au point dans le cadre du Plan téléphone, repose sur quatre principes. Mesurer la fréquence vocale d’une conversation téléphonique à intervalles réguliers pour échantillonner, coder la fréquence mesurée, transporter l’information sous forme numérique et reproduire à l’autre extrémité la fréquence à partir de la mesure. Cette technique permet de faire passer 32 conversations simultanées sur une liaison (MIC 32 voies) tandis que l’oreille humaine ne perçoit pas la manipulation. Cette invention a ensuite été normalisée par les instances internationales des Télécommunications basées à Genève puis s’est répandue dans le monde entier : MIC 24 voies en Amérique du Nord, MIC 32 ailleurs. Le CNET est alors devenu un leader de réputation mondiale de la téléphonie numérique.
Les progrès de l’électronique et de l’informatique ont permis de concevoir et de tester des architectures redondantes et sécurisées. Le cahier des charges à respecter imposait une panne totale du central seulement tous les 17 ans ! Le déploiement fut impressionnant ; chaque industriel ouvrait pratiquement chaque année une nouvelle usine de fabrication de matériel. Des milliers de bâtis téléphoniques (Armoires normalisées « Socotel ») étaient réceptionnés, validés par les PTT et installés.
Dans la seconde moitié des années 1970, l’ensemble du réseau est numérisé et la France dispose des équipements les plus modernes au monde. On peut estimer que de 1100 à 1200 centraux ont été ainsi connectés en France.
De nombreuses autres expériences sont menées par le CNET durant cette période comme les postes de visiophonie individuels reliant Issy et Lannion, ancêtres de la visioconférence ou les essais d’utilisation de la fibre optique.
Les PTT avec le CNET vont aider les industriels à vendre leur technologie à l’étranger. Il en résulte plus tard des accords de licence importants : l’Inde au milieu des années 80 ou la région de Pékin.


Minitel : un clavier, un écran, des caractères noirs sur fond blanc !
Aucune image. © P. Maestraccci
Le Minitel. Au début des années 1980, les annuaires papier édités chaque année ne permettent plus de répondre aux changements fréquents ni à l’accroissement des clients. France Telecom estime qu’il faudrait plusieurs dizaines de milliers de postes d’opérateurs pour le renseignement téléphonique. Le projet du Minitel lancé en 1982 consiste à adjoindre aux centraux numériques des « concentrateurs » spécifiques et de connecter sur le téléphone de l’usager un petit terminal qui affiche uniquement des caractères. Les vitesses sont différenciées : 60 caractères par seconde vers le serveur, correspondant à la frappe sur le clavier du terminal et 1100 caractères par seconde pour l’affichage. À noter que cette asymétrie se retrouve plus tard dans l’ADSL (Asymetric Data Subscriber Line, ligne utilisateur asymétrique pour le transfert de données). Pour les serveurs, des disques informatiques innovants sont conçus pour améliorer les temps de réponse (disques dits associatifs). Ces petits terminaux ont été distribués gratuitement aux usagers. Le fait que l’accès aux renseignements téléphoniques soit gratuit assure le succès de l’opération. Les usines qui fabriquaient les bâtis téléphoniques ont été reconverties en partie pour sortir les concentrateurs numériques. Elles ont fermé en grande partie les unes après les autres après la fin de l’opération.
La grande surprise des spécialistes du domaine a été l’éclosion, on peut même parler d’explosion, des « offres » autour du Minitel. Le mode de rémunérations de ces services était original. France Télécom percevait une redevance qui était ensuite partagée avec le propriétaire de l’application « accédée » suivant un contrat différent d’un service à l’autre. Ce mode de rémunération fait encore rêver les opérateurs confrontés à la gratuité d’Internet pour rentabiliser d’énormes investissements.
Il était possible de visualiser une foule de renseignements ( horaires SNCF ou d’avion ) mais également de commander des articles en ligne (VPC). Certains de ces services ont passé l’an 2000 et le Minitel a été arrêté en 2014.
Il y eut quelques tentatives pour exporter le Minitel mais ceci est resté une belle avancée technique franco-française. Il fallut attendre l’arrivée de services équivalents sur Internet mais dans la seconde moitié des années 1990. Certaines entreprises avaient même mis en place des connexions Minitel vers leurs application internes. Il était possible par exemple d’accéder à sa boîte à lettres dans la messagerie de l’entreprise. Les messageries étaient à l’époque en format « caractères ». Un Minitel permettant d’afficher 80 colonnes soit 80 caractères /ligne (au lieu de 40 pour le terminal initial) avait été développé pour faciliter ces utilisations.

Les bureaux vus de la rue de la Biscuiterie, nom donné en souvenir de
l’entreprise Guillout installée autrefois sur le terrain. © P. Maestracci

Vers le haut débit.
Les années passent. Les premières expérimentations de réseaux à base de fibres optiques sont menées tout d’abord dans un quartier de Vélizy puis sur la ville de Biarritz. Ceci débouche sur les services de VOD (Vidéo à la demande). Plus tard, France Telecom réalise le « Plan câble » qui propose aux utilisateurs une connexion coaxiale pour les services de télévision à la demande. Les équipements sont repris plus tard par Numericable et servent encore.
Les liens entre centraux sont renforcés par la mise en place d’artères en fibre optique. France Telecom  rentabilise les travaux de génie civil en installant dans une tranchée ouverte des fibres en grand nombre. Ceci servira plus tard pour Internet et le GSM.

Les réseaux voix/données. Les transferts de données se faisaient par modems dont la vitesse était de 9,6 Kb ou 19,2Kb avec des liaisons de qualité. France Telecom déploie le RNIS (Réseau Numérique à Intégration de Service) qui offre une liaison pour les données à 64 Kb et deux liaisons téléphoniques à 16 Kb. Ce service est utilisé par les PME mais également par les grandes entreprises pour les configurations en « mode dégradé ». D’autres services spécialisés sont proposés ; par exemple, les liaisons dédiées avec raccordement de bout en bout entre les deux extrémités. Plus tard, dans les années 1990, des boucles très haut débit à base de fibres optiques permettent l’interconnexion de centres informatiques. Des connexions utilisant le protocole ATM (Asynchronus Transmission Mode) inventé au CNET sont également proposés essentiellement aux entreprises.

Internet-Réseau IP (Internet Protocol)
La grande aventure de la fin du XXe siècle est l’introduction, l’extension et la généralisation d’Internet, tant sur le plan des réseaux que surtout celui des services offerts. Le protocole IP s’impose dans les domaines de l’informatique et du téléphone. Ceci est rendu possible par l’accroissement des débits des réseaux.
Bi-bop a Lula et ITINERIS. On sait peu que le GSM eut un « ancêtre » appelé Bi-Bop a Lula. Le projet Marathon en 1982 aboutit au Bi-Bop a Lula déployé dans plusieurs arrondissements parisiens de 1993 à 1998. Il permettait d’appeler et de se faire appeler mais lorsque la conversation était établie, il fallait rester à portée de la borne sous peine d’interruption.. La possibilité de passer d’une borne à l’autre sans interrompre la conversation ou la transmission de données est à la base du GSM. France Telecom a commercialisé ITINERIS.
L’État a vendu des fréquences pour le déploiement à 3 puis 4 opérateurs. Ceux-ci ont installé des milliers d’antennes pour couvrir une bonne partie du territoire. Plusieurs générations se sont succédé : G2, G3, G4 avec des couvertures différentes selon les opérateurs. La G5 est en cours de définition dans les laboratoires.

L’ère du smartphone. Il est devenu possible de tout faire avec son smartphone. Un problème important reste la fiabilité et la véracité de tout ce qu’Internet véhicule sans oublier les problèmes de sécurité. 

La bataille des applications et des contenus. Les opérateurs doivent faire face à des investissements énormes pour améliorer leur réseau, installer les nouvelles générations 4G et bientôt 5G, et répondre à l’accroissements des demandes en volume. Nous sommes entrés dans uns véritable révolution numérique. Les laboratoires, dont Orange Labs, sont au cœur de cette bataille. 


Vue générale des bâtiments prise rue du Général Leclerc. © A. Bétry
En conclusion. Les télécommunications sont en évolution permanente et les laboratoires RD (Recherche et Développement ) ont une place fondamentale dans ce domaine. Ce qui précède n’évoque qu’une partie de tous les inventions et développements réalisés au CNET dans les deux centres isséen et breton. Après soixante-dix ans passés dans la commune, le CNET-Orange Labs vient de rejoindre un complexe ultra-moderne ouvert par Orange à Châtillon. 

Permis de démolir. © A. Bétry




Permis de démolir… mais pas d'oublier ! Il serait souhaitable que ces extraordinaires inventions qui ont faitd’Issy-les Moulineaux un pôle mondial des télécommunications des XXe et XXIe siècles restent dans les mémoires. Historim y travaille.
J-M. et P. Maestracci

Retrouvez le témoignage de Jean Boyer qui y a travaillé :

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