L’usine est créée en 1910, quai des Moulineaux (137, quai de la Bataille-de-Stalingrad), par la Société des Engrais complets afin de traiter les ordures ménagères de quatre arrondissements de la rive gauche parisienne. À l’origine, l’activité se limite à un simple broyage destiné à produire des engrais. Très rapidement, les déchets sont également incinérés : la combustion alimente une centrale électrique, tandis que les scories trouvent un débouché dans une briqueterie.
La société T.I.R.U. (Traitement industriel des résidus urbains) est fondée en 1922 et étend son activité à l’ensemble des communes du département de la Seine dès 1933. Nationalisée en 1946, elle est intégrée à EDF, inscrivant durablement l’établissement dans le paysage industriel public de l’après-guerre.
La vétusté des installations, dont certaines remontent à 1927, entraîne l’arrêt de l’incinération en 1957. L’usine est reconstruite entre 1963 et 1965, malgré l’opposition de la municipalité, préoccupée par les nuisances générées par l’activité. Le chantier sert alors de décor au dernier épisode de la série Belphégor(1). L’inauguration officielle a lieu le 31 mars 1966.
Ses deux cheminées, hautes de 80 mètres, deviennent rapidement un repère familier dans le paysage d’Issy-les-Moulineaux. Dotée des techniques les plus modernes de l’époque, l’usine est conçue pour traiter jusqu’à 400 000 tonnes d’ordures ménagères par an, grâce à quatre fours équipés de filtres électrostatiques. Elle compte alors parmi les installations les plus performantes de son genre.
En 1977, les grandes cheminées en béton armé subissent d’importants désordres structurels. Exposées à des fumées très acides (chargées en soufre, chlorures et humidité), elles sont attaquées de l’intérieur : corrosion des armatures, fissuration du béton, dégradations du parement et pertes d’étanchéité. Ce type de pathologie, fréquent à l’époque en raison de normes environnementales encore limitées et de matériaux inadaptés, conduit à d’importants travaux de réparation : chemisage intérieur, traitement des fissures, renforcement structurel et amélioration du traitement des fumées. Ces incidents contribuent à une meilleure prise en compte des contraintes techniques et environnementales des incinérateurs.
Malgré les interventions répétées de la municipalité – notamment pour accélérer le remplacement de cheminées provisoires effondrées, puis, dans le cadre du SYCTOM, pour autoriser en 1986 l’installation d’un dispositif pilote de déchloruration des fumées – l’usine reste durablement associée, dans la mémoire des riverains, à des nuisances olfactives persistantes.
Les difficultés de circulation sont partiellement atténuées par l’aménagement d’une voie d’accès spécifique à la TIRU, mais le stationnement demeure impossible le long du quai, témoignant des contraintes qu’impose encore cette activité industrielle au tissu urbain.
Le démantèlement du site débute en septembre 2008, sous maîtrise d’ouvrage de la Ville de Paris. Un nouvel incendie survient le 17 mars 2010, alors que l’usine est en cours de démolition, ses fumées étant visibles dans tout le sud parisien.
La seconde cheminée est démolie le 6 juin 2010 à l’aide d’explosifs, marquant la disparition définitive de cet élément emblématique du paysage industriel local.
La fin de l’usine et la transition (2007–2024)
Parallèlement à l’arrêt progressif de l’ancienne usine, une nouvelle unité de traitement, baptisée Isséane(2), est mise en service à proximité immédiate du site. Conçue comme un équipement de nouvelle génération, elle est en grande partie enterrée et dotée de dispositifs avancés de traitement des fumées, limitant fortement son impact sur l’environnement et les riverains.
Ce nouvel équipement incarne une évolution majeure dans la gestion des déchets, tant sur le plan technique qu’urbain. L’ancienne usine, quant à elle, cesse définitivement toute activité à la fin des années 2000.
La disparition de la TIRU s’inscrit dans une transformation plus large des bords de Seine à Issy-les-Moulineaux, où les anciennes friches industrielles laissent place à des quartiers mixtes mêlant logements, bureaux et équipements. Cette mutation reflète l’évolution du territoire, passé d’un paysage industriel à un pôle tertiaire et technologique majeur.
La disparition de la TIRU illustre la mutation des espaces industriels urbains au tournant du XXIᵉ siècle. D’équipement productif, elle devient objet de mémoire, témoignant à la fois de l’histoire industrielle de la région parisienne et de l’évolution des exigences environnementales.
¹ https://tinyurl.com/53jk4kxa
² https://tinyurl.com/y9e7wzdx
Michel Julien
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire