26 novembre 2018

Rue de la Dé, à Issy : promenade historimienne

En pleine guerre 1914-1918, alors que les combats font rage en France et en Belgique, un drame bien moins connu à l'époque provoque l'arrivée massive de réfugiés arméniens en France, notamment dans notre commune. L'occasion, le 6 octobre dernier, pour notre Historimien Jean-Gilles de nous faire découvrir, sous un soleil radieux, la rue de la Défense, qu'il habita longtemps.

Aujourd'hui. © A. Bétry
Autrefois, dessiné par Jean-Baptiste Merlino. © XDR

Cette rue de la Défense, longue de 330 mètres, est en pente et décrit un large S de haut en bas entre la rue de l’Égalité et le boulevard Rodin. Pendant longtemps, ce fut une zone boisée parcourue de chemins. Elle fut percée vers 1905 afin de donner accès au Fort d’Issy et son nom rappelle les combats de 1870/71. La seule intersection se fait avec la rue d’Erevan. Au XVIIIe siècle, le mur du fond de la propriété des princes de Conti était dans les parages. La rue d’Erevan fut d’abord appelée rue du Plateau où exista un terrain de Tir aux pigeons et où se tint une épreuve de tir lors des Jeux Olympiques de Paris en 1924. Certains habitants de la rue de la Défense se souviennent encore des projectiles qui passaient par-dessus la palissade lorsque venaient s’entraîner des sportifs … ou des vedettes de cinéma après la guerre.

Les habitants
Plusieurs communautés d’étrangers vinrent habiter la rue. Les premiers furent donc les Arméniens fuyant le génocide après 1915, arrivant surtout de Turquie mais aussi du Liban et de la Syrie. Ils débarquaient pour la plupart à Marseille avant de gagner d’autres régions. Certains se sont installés dans la commune dans des baraquements sur l’île Saint-Germain puis au « Maroc » (alentours de la place Léon Blum et de la future gare de la ligne 15). Ils trouvaient du travail dans les usines proches : Gévelot, Blanchisserie de Grenelle, Peintures Lefranc etc. Après la crise de 1929 et le chômage, ils migrèrent vers la rue de la Défense encore peu habitée. Ils se reconvertirent dans le tricot dont les machines fonctionnaient jour et nuit encore après la Seconde Guerre mondiale. Certains se souviennent du bruit caractéristique des surjeteuses. 

Peppine en mars 1970. © M. Julien
D’autres habitants venaient d’Italie, en particulier des environs du Mont Cassin. L'une des figures locales était Joseph Risi (ci-contre), dit Peppine, arrivé en France en 1948, qui tint pendant une trentaine d'années l'épicerie italienne du 14 rue de la Défense. D'autres étaient originaires d’Espagne, du Portugal ou simplement de régions françaises.
Tous vivaient dans une sorte de village en pente dont la convivialité a laissé de bons souvenirs. C’est ainsi qu’en 2001, une fête de la rue de la Défense fut organisée au PACI (avenue Victor Cresson) réunissant des Isséens ou d’anciens habitants revenus pour l’occasion.

Les monuments commémoratifs
La communauté arménienne a financé deux monuments encadrant la rue. Au début de la rue, en bas, le monument « À la mémoire des martyrs arméniens de 1919 » fut offert en 1982 (ci-dessous). Il fut érigé à la place d’un immeuble et du Café des Sports. Il a une forme arrondie avec des sculptures en haut-relief. En 1987, le Parlement européen en séance plénière à Strasbourg reconnut le génocide arménien par la Turquie.

"A la mémoire des martyrs arméniens". © J. Primault.
Une sculpture en haut de la rue longe le parc Barbusse. Ce Monument aux Oiseaux (ci-dessous) fut offert par l’Association du 7 décembre 1981, sections de France et d’Arménie. Il rappelle le terrible séisme qui ravagea l’Arménie en 1981.

Jean-Gilles devant le Monument aux oiseaux. © A Bétry

Les commerces
Ils jalonnaient la rue et permettaient de presque tout trouver sur place : des boucheries, des épiceries etc.. Le dernier commerce alimentaire fut une boucherie au débouché de la rue d’Erevan encore en activité il y a une dizaine d’années. Le salon de coiffure au numéro 30 a fermé très récemment mais son propriétaire était une figure locale respectée. Son salon était aussi un lieu de réunion et de discussions passionnées autour des résultats de football ! Au numéro 45, le café Bellevue disposait derrière l’immeuble d’une belle terrasse ; il servit ensuite de salle de réunion pour la communauté arménienne. 
La rue dont la circulation à double sens était souvent encombrée, voire bouchée au moment des livraisons. Le calme fut instauré lors de l’instauration du sens unique descendant dans les années 2000. Il ne reste en activité dans la rue qu’un garage, un cabinet vétérinaire et une entreprise artisanale du bâtiment.

Les habitations.
Un certain nombre d’entre elles ont été érigées dans les années 1920 et 1930 au style Art déco caractéristique. Une grande variété architecturale est évidente avec des petites maisons à l’ancienne ou des maisons rénovées, agrandies ou contemporaines. 

Immeuble au n°25. © P. Maestracci


Les immeubles pour la plupart n’ont que quelques étages à l’exception de celui au numéro 25 (ci-contre). Celui-ci de sept étages, de style Art déco, communique par une cour avec un autre immeuble boulevard Rodin, ce qui permettait d’avoir une autre issue en cas de besoin. Les Allemands avaient installé une batterie de DCA sur le toit mais y ont renoncé après la première salve tant l’immeuble avait tremblé. 

Plaque mémorielle. © A Bétry





Mais, surtout, cet immeuble  a une histoire spécifique comme le signale la plaque apposée à l’entrée (ci-contre). Elle rend hommage à trois résistants dont le premier fit partie du groupe Manouchian illustré par « L’Affiche rouge » et fut fusillé au Mont-Valérien pendant la guerre (Pour en savoir plus,  http://www.historim.fr/2018/08/arsene-tchakarian-le-dernier-du-groupe.html). 


Au pied des marches. ©XDR
Les escaliers
la rue est nettement en pente et les escaliers permettent des raccourcis vers la rue d’Erevan et le boulevard Rodin en contrebas. Le plus long et le plus vertigineux à mi-pente compte 114 marches (ci-dessous), avec à sa base,.un café "le Tout va bien". En revanche, de petits escaliers étroits parfois intégrés aux bâtiments desservent des maisons étagées, cachées les unes derrière les autres comme en témoigne le regroupement de dix boîtes aux lettres au pied des marches (ci-dessus).

Le grand escalier. © J. Primault
Un grand merci à notre guide Jean-Gilles passionné… et passionnant. P. Maestracci.

Pour en savoir plus, à lire :
J.-B. Merlino, Rue de la Dé. Ed. Sigest, 2007
Anaïd Seyrin, Erevan sur Seine. Ed. Collection, L’épice des mots, 2016

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