4 mars 2026

L'Iran et Issy-les-Moulineaux

La Nouvelle Djolfa 

L’actualité tragique de ces derniers jours est l’occasion de rappeler que notre ville est jumelée avec une agglomération iranienne. Elle a plus précisément conclu un protocole d’amitié en 2018 avec un quartier d’Ispahan, la Nouvelle Djolfa. Ce jumelage semble être du reste un cas unique dans la région parisienne. Mais que savons-nous du pays au delà des clichés, de la ville, et de ce quartier ?

La Perse, premier nom de l’Iran, émerge comme puissance régionale au VIe avant J.-C. Bousculant les royaumes traditionnels de Mésopotamie sur son flanc occidental (Babylone, etc.), elle se taille pour plus de deux siècles un empire qui couvre la plus grande part du Proche-Orient (et nom du « Moyen-Orient » comme l’écrivent trop de journalistes ignares). Cette conquête aura de profondes conséquences allant bien au delà de la région et de l’époque. Bornons-nous à en citer deux :

- La Perse libère à cette occasion l’élite juive qui avait été déportée à Babylone. Elle sauve ainsi une religion, le judaïsme, condamnée sinon à péricliter. Relancé et réformé, le judaïsme jusque-là provincial devient un modèle inspirant pour certains voisins, des Grecs à un certain Mohamed quelques siècles plus tard. Aujourd’hui, un être humain sur deux se réclame d’une foi qui en est d’une façon ou d’une autre issu : christianisme, islam, druzes, mormons et autres témoins de Jéhova ...

- Puis poursuivant vers l’ouest, la Perse antique se heurte aux intérêts de l’autre puissance montante, les cités grecques. Les guerres entre les deux deviennent inévitables. Leurs conceptions du monde sont opposées. D’une certaine façon, le lutte des Grecs contre les Perses, c’est celle de la raison contre l’inspiration, ou des philosophes contre les prêtres (si cela rappelle des événements plus récents, ce n’est pas un hasard …). C’est Alexandre qui tranchera définitivement la question : les Hélènes et le rationalisme triomphent. Si les Perses avaient gagné, l’histoire du monde aurait été bien différente.

A la mort du Macédonien, ses généraux se partagent son empire. Puis les Romains prennent leur place, les Byzantins celle des Romains, et enfin les mahométans celle des Byzantins (pour schématiser). A partir de l’islam, la Perse adopte la religion et l’écriture de ses vainqueurs, mais, cas rare à l’époque, pas la langue. A cela, deux probables raisons : la dimension culturelle du pays, et les grandes différences entre persan et arabe. Le premier est proche des langues indiennes, alors que l’arabe, comme la plupart des langues de la région, est d’origine sémitique : aucun rapport.

En 1935, le souverain de Perse, le shah Reza Pahlavi, changera le nom du pays en « Iran ». Même si les deux termes ont pu être interchangeables à certaines périodes, le motif invoqué sera d’introduire une distinction entre la part majoritaire de population, qui parle le persan, et le pays plus large qui inclut aussi des minorités linguistiques, religieuses et ethniques non persanes (et notamment arméniennes, par exemple).

Vers 1590, après quelques siècles bien sombres, le roi de Perse veut ouvrir son pays à l’ouest. Ispahan, ancienne ville bien située car au carrefour des routes nord-sud et est-ouest du pays, est choisie pour éblouir les voyageurs occidentaux attendus. Mais il faut la reconstruire car elle a été dévastée deux siècles plus tôt par Tamerlan (c’est un de ces endroits où il a cru bon d’édifier des pyramides de cranes, ici avec 70 000 échantillons). A l’époque, le moyen le plus simple pour trouver de la main d’œuvre à grande échelle est de déplacer des populations. Djolfa, ville industrieuse de l’extrême nord-ouest du pays et dont le nom signifierait « tisserand », abrite une importante communauté arménienne régulièrement harcelée par les Turcs voisins. Le souverain en transfère les familles, 150 000 personnes tout de même, dans un lieu proche d’Ispahan bientôt appelé la « nouvelle Djolfa » afin qu’elles servent à la reconstruction de la cité et y développe le tissage de la soie. Le résultat est à la hauteur des espérances et Ispahan devient l’une des plus belles villes du monde, le centre culturel de la Perse (ou de l’Iran), et même pour deux siècles sa capitale. Jusqu’à ce que, gravement détruite par les Afghans au cours d’une guerre, elle entre en déclin à partir du XVIIIe siècle. A la fin du siècle suivant, la Perse devient le théâtre de rivalités entre empires russe, britannique et turc, où Ispahan se retrouve dans la zone d’influence russe. Après la première guerre mondiale et l’effondrement de deux de ces empires, Reza Palhavi fait un coup d’état, renverse la monarchie turcophone qui régnait alors sur la Perse, rétablit l’indépendance du pays, et le modernise à marche forcée sur le modèle d’Atatürk. Ispahan devient alors une grande métropole moderne au riche patrimoine historique et artistique qui en fait un des joyaux de l’Orient. Troisième ville d’Iran, elle compte aujourd’hui deux millions d’habitants, plus que Paris.

La Nouvelle Djolfa est très vite devenue une cité prospère. Progressivement absorbée par la métropole au fur et à mesure de son extension, elle en reste quatre siècles après sa fondation le quartier arménien et l’un des hauts lieux culturels des Arméniens d’Iran. Eglises, écoles, université et journaux ont contribué à entretenir cette spécificité ethnique. Sans doute est-ce l’une des raisons de ses liens avec notre ville. Sa vocation industrieuse et surtout commerciale n’a fait que croître avec le temps, certaines familles tissant des réseaux d’affaires qui au siècle dernier allaient jusqu’à faire le tour du globe en utilisant les diasporas arméniennes de tous les continents. On exportait de la soie, mais aussi de la joaillerie et de la cordonnerie de la Nouvelle Djolfa jusqu’en Amérique. La cité s’est souvent trouvée plus riche que ses homologues en Arménie. Elle garde de nombreux monuments de l’époque de sa fondation. Elle a néanmoins connu une forte émigration au cours des siècles et n’hébergerait plus aujourd’hui qu’une douzaine de milliers d’habitants se revendiquant d’origine arménienne. Cette communauté évidemment non shiite est supposée être protégée par la République Islamique. Elle se retrouve aujourd’hui entraînée malgré elle dans un maelström destructeur pour lequel elle porte particulièrement peu de responsabilités.

 Pierre Baland

                   


La cathédrale St-Sauveur de la Nouvelle Djolfa (Ispahan), toujours ouverte au culte et édifice chrétien le plus visité d'Iran.


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