13 juin 2017

Suzanne, une petite Isséenne des années 1950

La « rue » de Suzanne correspond en réalité au tout début du boulevard Rodin compris entre la place Kennedy ( ex-place de la Source ) et son intersection avec la rue de la Défense. Ses souvenirs évoquent une vie de « village » dont elle a gardé des souvenirs aussi précis qu’émouvants.

Le père Haïg, la mère Zepur,
 les frèresBernard et André.
Origines familiales

Les parents de Suzanne des deux côtés sont arméniens. La famille paternelle vient de la province de Sebastia [Sivas en Turquie] . C’est une dynastie de commerçants. Le grand-père a été décapité par les Turcs et la famille fuit et se réfugie en France. Haïg, le père de Suzanne, est bottier et travaille d’abord dans une boutique rue Blomet dans le 15e arrondissement à Paris. Il occupe un petit appartement au-dessus de la boutique « avec son épouse, ses deux fils et sa belle-mère ». Mais pendant la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier de guerre et torturé. En raison de graves problèmes cardiaques au stalag IV B en Allemagne, il est rapatrié mais sa santé est définitivement ruinée. Il s’installe en 1948 avec sa famille au 6 bis boulevard Rodin.

La famille maternelle de la petite Suzanne est aussi arménienne mais de la province de Bardizag. C’est une famille d’intellectuels. Le grand-père était l’instituteur du village mais aussi le secrétaire du gouverneur turc. C’est lui qui reçut le télégramme en 1915 ordonnant la déportation des Arméniens. Avant d’informer le gouverneur analphabète, il prévint ceux qui pouvaient s’enfuir tandis que lui-même et les siens furent déplacés à Konya, au sud d’Ankara.
Zepur, la mère de Suzanne arriva ainsi en France à l’âge de quatre ans avec ses parents et ses sœurs pour rejoindre le frère aîné qui était venu grâce à un contrat de travail. Elle fut la seule de sa fratrie à être vraiment scolarisée à l’école Jules Ferry et entra ensuite dans un centre d’apprentissage pour y apprendre la couture.


Vie isséenne

Les parents de Suzanne se rencontrent à l’association de la Croix-Bleue et se marient.

L'ancienne maison familiale du 6bis Bld Rodin. Elle a été transformée
avec l'ajout d'un étage mansardé et la transformation de la boutique
du rez-de-chaussée en appartement.
La famille s’installe dans la maison du 6 bis boulevard Rodin (ci-dessus) où un café occupait le rez-de-chaussée. Haïg « transforme le café en cordonnerie où il travaille jusqu’au début des années cinquante puis cesse ses activités professionnelles ». Zepur, sa femme, est couturière à domicile. Elle fait ses patrons en toile dans de vieux draps ; ses clientes aisées se font faire des vêtements inspirés de la haute couture. Ensuite lorsque la santé de son mari se détériore, elle travaille toujours à domicile mais pour un atelier du Sentier à Paris. Suzanne se remémore les nombreux chemisiers en nylon à fleurs payés à l’unité. 

Suzanne, son oncle et sa tante, dans leur maison,
 27 Bld GaribaldI. Elle venait y regarder la télévision.
Le père de Suzanne cuisinait le lundi pour la famille y compris « la tata et le tonton cordonnier » (ci-dessus) qui ne travaillait pas ce jour-là. Ses recettes fétiches sont au nombre de deux. La bomba (ichli keufté), boule de boulgour mouillée creusée pour y déposer une farce de viande (bœuf ou mouton haché ) et d’oignons. La boule était ébouillantée. Le beureg est un chausson de pâte à pain acheté chez le boulanger, fourré à la viande avant d’être frit.


Le « village » du boulevard Rodin

Le boulevard Rodin dans les années 1950 était pavé et bordé de platanes. De nombreuses familles qui y habitaient avaient une vie de « village » dans cette « rue » ! L’entraide était normale : les voisins profitaient d’un plat quand la famille en avait trop préparé, le boulanger mettait son four à disposition le dimanche pour le poulet rôti familial. 

Certains dimanches d’été, l’épicier Baptiste emmenait les familles dans son camion à Gif-sur-Yvette (Essonne) pour un pique-nique en plein air (photo ci-contre). Les personnes âgées s’installaient dans la rue et grignotaient des pépins de courge ou de tournesol tout en se racontant des histoires. Certaines grands-mères ne parlaient que le turc car parler arménien leur avait été interdit autrefois par les autorités ottomanes. La source qui donnait son nom à la place se situait au débouché de la rue Tariel. Les habitants du quartier venaient y faire rafraîchir les pastèques et les bouteilles de vin s’ils n’avaient pas de glacière. De nos jours, la source est canalisée sous des immeubles résidentiels. 

De part et d’autre du boulevard, des boutiques permettaient un ravitaillement quotidien. À l’angle du boulevard et de la place de la Source (J. F. Kennedy de nos jours), une épicerie faisait également office de bistrot et vendait des romans-photos achetés par les filles du coin. Dans le prolongement de ce trottoir aux numéros pairs, on trouvait un tailleur arménien, des maisons dont celle de Suzanne avec un jardin derrière, une épicerie arménienne, un garagiste une boucherie, un café puis un marchand de couleurs avant l’intersection de l’allée des Carrières. Le boucher, M. Malépart offrait une tranche de saucisson à l’ail à chaque enfant venant faire des achats. 

La petite Suzanne dans "le bois", remplacé aujourd'hui
par l'École Anatole France.
En face, où se trouve de nos jours l’école Anatole France, il y avait un terrain boisé surnommé « la colline » ou « le bois » (ci-dessus), une sorte de « terrain de jeu privé » où les mères et les tantes y faisaient les finitions de leurs ouvrages de couture tout en surveillant les enfants. Les garçons jouaient au ballon sur la plate-forme supérieure de cet espace laissé à l’état sauvage. Il y avait un accès discret à travers la grille pour accéder au parc Henri Barbusse.

Au-delà de cet espace en friche, du côté des numéros impairs, on trouvait un charbonnier puis une boulangerie, une mercerie où les enfants achetaient des tabliers lors de la Fête des mères. Les maisons étaient « suspendues »en raison de la déclivité du lieu (photo ci-dessous). La boucherie arménienne Manissian se situait à l’angle du boulevard et de la rue de la Défense.

Aux n°25 et 27, les maisons sont suspendues : les garages à l'étage inférieur,
les habitations au niveau supérieur, lui-même en contrebas de la rue de la Défense.

À l'école

Les filles allaient à l’école primaire Anatole France rue Tariel. L’école a été déplacée à l’emplacement de « la colline ». Les filles allaient ensuite au collège Voltaire (immeuble Savary actuel, 4 rue du Général Leclerc).

Suzanne raconte une attaque que « les filles allaient voir ». En effet, les bus à plate-forme arrière de la ligne 190 furent déviés par la rue de la Défense lorsque la partie supérieure du boulevard Rodin fut goudronnée. Des garçons munis de sarbacanes lançaient des fléchettes à l’arrière des bus pour « attaquer comme si c’était une diligence ».
Un personnage pittoresque était surnommé « la sorcière » par les enfants. C’était une dame âgée au nez crochu, aux joues creuses. Elle portait un foulard et plusieurs jupes les unes sur les autres. C’était la vendeuse de cacahouètes ou de graines de courge qu’elle faisait sécher au soleil sur une couverture sur le trottoir ».

La fête de l’Été était célébrée au parc Barbusse avec une fête foraine. On aménageait une salle de spectacle en plein air où Claude Nougaro se produisit à ses débuts.


Le cinéma

Haïg aimait aller avec sa femme et sa fille au cinéma, soit au Casino, 3 avenue Cresson, soit à l’Alambra, 4 avenue Jean Jaurès. Deux films par semaine étaient programmés dans chaque salle. Suzanne y allait le jeudi car le billet ne coûtait qu’1 franc ; en effet, la séance était réservée aux jeunes (enfants et adolescents). Quelques parents les accompagnaient dont le père de Suzanne.

Les garçons se plaçaient d’un côté de la salle et les filles de l’autre. Les jours suivants, Suzanne racontait avec force détails le film, péplum ou western, à ses deux amies Alice et Rosette. Le trio, bras dessus, bras dessous se promenait « en montant et en descendant la rue ».


Angle du Bld Rodin et de la rue de la Défense. A gauche du restaurant-traiteur,
se trouvait la boucherie Manissian, dans les années 1950

Je tiens à remercier très chaleureusement Suzanne qui a raconté avec sa verve habituelle ses souvenirs d’enfance ainsi que Monique, à l’initiative de ce précieux témoignage. Un grand merci à Bernard, frère aîné de Suzanne pour nous avoir confié les photos familiales.
Merci aussi à Sophie, rencontrée par hasard boulevard Rodin, et qui a confirmé que l’esprit de village perdure en 2017 ! T
exte et photos P. Maestracci ; et photographies familiales. 


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