20 juin 2026

Antoine Odier, ingénieur-pilote à Issy en 1908

Une nouvelle fois, Historim vous présente un épisode de la vie Isséenne, repris d’un livre découvert, comme il arrive souvent, par hasard dans une brocante. Là, il s’agit des premiers temps de notre fameux terrain d’aviation, décrits par un ingénieur-pilote, Antoine Odier, dans son livre « Souvenirs d’une Vieille Tige » (édité en 1955), avec une préface de son ami Gabriel Voisin.
Odier nous décrit l’ambiance sur le terrain en 1908-1909 et ne cache pas un certain mécontentement aussi bien vis-à-vis de la presse, des imbéciles rigoleurs que de l’autorité militaire. Il regrette aussi que le terrain n’ait pas été étendu après 1918, à la place des usines et des grands hangars à ballons, pour en faire un magnifique « port d’avions ». En 2026, l’aviation est toujours présente, mais cette fois c’est un « port d’hélicoptères » !
Jacques Primault

« La presse était baveuse. Dans le quotidien sportif Auto, aujourd'hui disparu, on ne citait jamais les frères Voisin, qui furent pourtant les premiers constructeurs. On écrivait dédaigneusement : « Les menuisiers de Billancourt » et leur appareil était « le biplan à queue ». Tous les pionniers étaient accablés de sarcasmes qui, souvent, tombaient de haut. L'Aéro-Club de France n'était composé que de ballonniers qui méprisaient l'Aviation. Quand l'un de nous avait décollé 500 mètres, ils disaient tous : « Ce n'est pas du vol, c'est un saut. »
Les tout premiers essais ont été faits à Issy-les-Moulineaux, berceau de l'aviation mondiale, sous les quolibets. Et je ne puis oublier les têtes à gifles des imbéciles rigoleurs qui se moquaient de nous : « Il croit qu'il va faire le moineau avec son truc »... « On va regarder si les plumes commencent à lui pousser au derrière… ». Evidemment, on pouvait dédaigner les sarcasmes des badauds, mais pour persévérer au milieu de l'immense bêtise générale, il fallait une foi robuste.
Comme le champ d'Issy n'est pas grand et que le virage posait des problèmes, il a fallu attendre jusqu'au 13 janvier 1908 pour qu'Henry Farman, sur un Voisin, réussisse à boucler un kilomètre sans toucher le sol.

Du gouvernement, on n'a jamais eu l'ombre d'une aide. De l'Autorité militaire non plus. Pour pouvoir utiliser le terrain d'Issy-les-Moulineaux, il avait fallu de longs palabres avec l’Armée, qui avait finı par nous tolérer de 4 heures à 6 heures du matin, à condition qu'il y ait, à nos frais, un service d'ordre. Or le terrain servait seulement de loin en loin à une escouade, qui venait faire du « Portez Arme » pendant une petite heure dans la journée.

Au début de 1909, nous étions cinq ou six : Blériot, Voisin, Nieuport, Santos-Dumont, Védovelli et moi-même. Quand l'un de nous escomptait le beau temps et pensait pouvoir faire un essai, il téléphonait au commissaire de police et demandait le service d'ordre pour le lendemain matin. A 4 heures, deux agents venaient encaisser 18 fr 50 et leur rôle s'arrêtait là. Car il y avait une servitude et n'importe qui pouvait traverser le champ. Vous souriez. Mais on n'était pas riches. 
Et 18 fr 50, c'était la valeur de trois journées d’ouvrier. Quand nous étions plusieurs à sortir, nous nous partagions la dépense. J’ai conservé les reçus.
Le capitaine Ferber était un apôtre de l'aviation. Il avait construit un premier aéroplane essayé sans succès le 27 mai 1905, puis un second qu'il décolla le 14 juillet 1908, à Issy. Il avait un biplan Voisin garé en bordure Est du mur du champ et il devait exécuter une manœuvre, longue et difficile, pour passer son appareil par-dessus la murette clôturant le champ. Car jamais l'Autorité militaire n'a permis à Ferber, pourtant officier d'active, de faire une brèche dans la murette, qui était cependant tout à fait inutile, puisque le champ était ouvert à tout le monde.
Issy-les-Moulineaux fut réellement le nid qui vit éclore l'aviation mondiale. En 1914, de grandes usines, Caudron, Nieuport, Farman, l'entourèrent et deux grands hangars de dirigeables y avaient été érigés. Les usines n'avaient guère empiété sur le champ et lorsqu'elles disparurent, après la Victoire de 1918, on aurait aisément pu racheter leur emplacement et l'agrandir considérablement jusqu'à la Seine. C'aurait été le plus magnifique port d'avions et d'hydravions du monde, mieux encore que Tempelhof, qui est au centre de Berlin. On a stupidement gâché cette occasion, en construisant le service technique et le ministère de l'Air qui réduisent le terrain et le rendent inutilisable. Et les étrangers qui arrivent au Bourget ou à Orly découvrent, avant Paris, une banlieue pouilleuse de bidonvilles, tout en perdant beaucoup de temps.»

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