Le Dr Zamenhof, seule orthographe que citent les sources pour ce qui concerne le nombre de F, n’est pas le médecin le plus connu en France. Comme l’auteur de Frankenstein - qui se souvient de son nom ? - sa notoriété est largement éclipsée par celle de sa création. Car de celle-ci, tout le monde a en revanche entendu parler.
Louis-Lazare Zamenhof naît en 1859 à Białystok, à l’époque dans l’empire russe, initialement lituanienne et aujourd’hui polonaise. Ce détail n’est pas anodin. Située aux confins de ces trois pays ainsi que de la Prusse orientale et dans une région à forte présence juive, la ville est à l’époque un petit monde. On y trouve des communautés russe, polonaise, biélorusse, lituanienne et allemande. Chacune est enfermée dans son idiôme. Elle ne communique avec la voisine que par nécessité, avec difficulté et non sans frictions. Même mélange religieux : catholiques, orthodoxes et luthériens cohabitent avec deux tiers de juifs. Zamenhof, né Eliezer Levi Samenhof, se définit lui-même juif russe. A table, son père lui parle en russe et sa mère en yiddish.
A l’âge de 14 ans, il émigre avec sa famille à Varsovie, elle aussi dans l’empire des Tsars (l’Etat polonais ne sera restauré qu’après la 1ère guerre mondiale). Quelques années plus tard, il engage des études de médecine, d’abord à Moscou, puis à Varsovie, et enfin à Vienne pour une spécialité d’ophtalmologie. Confronté à l’antisémitisme, il occidentalisera ses prénoms en Ludwig Lazarus, puis Louis-Lazarre.
Fils de juifs ashkénazes, Elizer n’est lui-même pas pratiquant. On commence à parler du sionisme mais il ne s’y intéresse qu’un temps. Très tôt, sa passion est ailleurs : les langues, et plus particulièrement le spectacle qu’il a sous les yeux, la tragique barrière qu’elles dressent entre les habitants de sa ville natale. Et donc, il en est convaincu, les malentendus et drames auxquels leur diversité conduit. Il est en revanche doué pour les apprendre. Bilingue dès le berceau, il parle bientôt aussi allemand et français – quatre langues non seulement difficiles mais fort différentes. Il en ajoutera une demi-douzaine d’autres au cours de sa vie. Leurs processus intimes n’ont pas de secret pour lui. A 18 ans, en parallèle à ses études de médecine, il trouve sa voie : il veut créer et promouvoir une langue commune qui, s’ajoutant aux idiômes nationaux, serve de lien à l’humanité. Ce sera l’espéranto, la grande œuvre de sa vie.
Et pourtant, le concept de langue internationale n’a rien d’absurde. Pour ne considérer que le monde méditerranéen dont nous sommes issus, l’akkadien, le grec, l’araméen, le latin et l’arabe en ont tour à tour (et parfois simultanément) été des exemples vivants. Plus à l’est, le sanscrit a servi de ciment culturel à une très vaste région : d’Islamabad à Singapour et Jakarta, toutes les grandes villes y portent encore des noms qui en sont issus. La notion d’idiôme artificiel a aussi des précédents historiques. Sanskrit, araméen et latin étaient en réalité, dans leur forme internationale qui nous est parvenue, des langues normalisées. Même l’allemand moderne est pour une grande part la fusion par Luther de plusieurs courants dialectaux à des fins de traduction de la Bible. Mais il est aussi vrai que conférer une portée trop large à une langue peut aussi la condamner à se fragmenter un jour en dialectes, et donc revenir au point de départ, ce dont Zamenhof s’est sans doute du reste lui-même rendu compte vers la fin de sa vie.
Le docteur humaniste est enfin le contemporain, compatriote, coreligionnaire, et pour tout dire alter ego, d’un autre autodidacte qui, inspiré par le même environnement politico-linguistique, crée simultanément lui aussi une langue qui, en revanche, réussira : Ben Yehuda, l’inventeur de l’hébreu moderne.
La commune d’Issy s’honore à rappeler la mémoire d’un authentique pacifiste doublé d’un génie de la linguistique.
P. Baland
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