2 octobre 2016

Le Tir aux pigeons d' Issy-les-Moulineaux


 Nous avons déjà évoqué dans un précédent article le Tir aux pigeons d’Issy-les-Moulineaux http://www.historim.fr/2011/03/simone-et-robert-trellu-issy-dans-les.html. Alors que la chasse vient de s'ouvrir en Ile de France, revenons sur ce site malheureusement aujourd'hui disparu


Un tireur à Issy. © XDR

Ce Tir aux pigeons a été créé fin XIXe-tout début XXe dans les Hauts d’Issy, encore campagnards à l’époque, par la maison Gastinne-Renette, célèbre armurier parisien. La société française baignait alors dans une ambiance de préparation militaire, perceptible dans la presse, à l’école ou dans les sociétés sportives. Dans ce contexte, le tir de chasse (ou tir sportif) était à la mode et les pratiquants de la haute bourgeoisie se rencontraient dans des lieux agréables et accueillants, sur la côte mais aussi en région parisienne, notamment à Boulogne (Cercle du Bois) et à Issy.

Le tir à Issy
Le Tir aux pigeons occupait un vaste terrain situé entre la rue d’Erevan (anciennement rue du Plateau) et la rue de l’Egalité. L’entrée donnait sur la rue d’Erevan (aujourd’hui, zone du marché) et les tirs se pratiquaient dans le sens sud-nord (de la rue de l’égalité vers une zone boisée en contrebas, le long du boulevard Rodin). Bien sûr, de hautes palissades en bois protégeaient le voisinage, de plus en plus important avec la vague de construction lancée après la Première Guerre mondiale. Le gestionnaire du lieu était un certain M. Sego.

Carte de 1900. Le Tir se trouve à gauche du Fort (ovale)
L'entrée, rue Erevan.  Aquarelle de J.-B. Merlino
Les palissades. Aquarelle de J.-B. Merlino

Le tir de chasse aux pigeons vivants
Reste d’une pratique de « chasse » sur gibier, le tir était à l’origine pratiqué sur des pigeons vivants. 

Tir aux pigeons vivants. Aquarelle de J.-B. Merlino.
« Une compétition fut organisée pendant les Jeux olympiques de Paris en 1900. La série de tirs était interrompue dès que le tireur avait manqué son deuxième pigeon. Près de 300 pigeons furent utilisés pour cette compétition dont les résultats ne sont pas inclus dans la liste officielle des résultats olympiques du CIO ». L'historien Andrew Strunk rapporte dans un article l'état du champ de tir à la fin de l'épreuve, dans une vision où « les oiseaux estropiés se tordaient sur le sol, le sang et les plumes tourbillonnaient en l'air et les femmes assises à côté sous leurs ombrelles étaient en pleurs. » Le tireur belge Léon de Lunden remporta l'épreuve avec 21 pigeons tués. 

La baronne de Castex, Issy. © XDR
La presse donne, dans les pages sportives, les résultats des concours organisés à Issy par les sociétés de tir . « Tir aux Pigeons. Société Le Biset- Voici les résultats des dernières réunions au stand d'Issy : 1re poule (un pigeon handicap). 1. comte Zamoyski et docteur Doyen, 10 sur 10 ; 2e poule (un pigeon 27 mètres). 1. M. E. Labiche et docteur Doyen, 7 sur 7. »
«Tir aux pigeons. La Société Le Faisceau  (Faisceau des combattants, Faisceau des corporations, Faisceau universitaire) s'est réunie au tir aux pigeons Gastinne-Renette, à Issy-les-Moulineaux. Résultats : Prix 3 pigeons, 25 et 28 m. 1. M. Armengaud, 3 sur 4 ; 2. Ex-aequo, MM. René Gastinne et Serrière, 2 sur 4. Les poules ont été gagnées par MM. Armengaud, E. Lefranc, Rousseau et Serrière. » (Le Figaro 1921)
Les femmes ne sont pas en reste dans ce genre de compétition, comme le montre cette photo de la baronne de Castex, prise à Issy (ci-dessus).
Quant aux enfants du quartier; ils sont souvent embauchés pour faire envoler les pigeons récalcitrants et ramasser ensuite les pigeons morts ou blessés qui tombent dans la zone. 

Les pigeons d’argile
Avec le temps, le tir se pratique sur pigeons d’argile, notamment aux Jeux olympiques de 1924, qui sont à nouveau organisés à Paris. Les épreuves de tir aux armes de chasse – inscrits pour la dernière fois au programme des J.O. - ont lieu à Versailles (pour le tir sur cerf courant) et à Issy-les-Moulineaux (pour le tir aux pigeons). Voir :  http://www.historim.fr/2012/06/21-29-juin-1924-les-jeux-olympiques.html

La presse se fait l’écho de la préparation de l’équipe de France : « La Fondation nationale de tir aux armes de chasse (25 bis, rue Decamps, Paris-XVI) prie les tireurs français pratiquant le tir sur pigeons d’argile de vouloir bien s'inscrire chez M. Gastinne-Renette, 38, avenue Emmanuel-III, pour prendre part aux trois réunions d'entraînement olympique qui se tiendront au stand d'Issy-les-Moulineaux, les lundi 12 mai et lundi 2 juin 1924, à 14 h. 30.
Après ces deux réunions d'entraînement olympique, il sera fait un classement des meilleurs tireurs, pour participer à l'épreuve éliminatoire du lundi 21 juin, à la suite de laquelle sera constituée l'équipe française chargée de représenter la France aux Jeux olympiques dans la compétition sur pigeons d'argile, qui se tiendra à Issy-les-Moulineaux, du 3 au 10 juillet 1924. »

Témoignages d’enfants du quartier
Jean-Baptiste Merlino (ci-contre), qui habitait rue de la Défense, se rappelle que, malgré la clôture du terrain, les plombs de chasse retombaient au-delà, dans les rues avoisinantes et dans la partie boisée descendant jusqu’au boulevard Rodin. Dans les années 1950, les enfants pénétraient par des ouvertures ménagées dans la palissade et les garçons ramassaient souvent des morceaux de pigeons d’argile et des douilles. Janik Manessian, dont le père était boucher au croisement du boulevard Rodin et de la rue de Défense, s’en souvient bien.


Le Tir aux pigeons était un club « chic » et les enfants étaient ravis de voir passer de belles voitures dans le quartier. Quelle surprise pour M Merlino de voir un jour passer Jean Gabin (à gauche) ! Les voitures se garaient à l’intérieur et les tireurs se retrouvaient dans le petit bâtiment d’accueil construit le long de la rue de l’Égalité. Les enfants restaient massés à la porte pour ne rien rater de tout ce manège.

La disparition du Tir aux pigeons
L’effondrement en 1961 de la zone située juste derrière le stand de tir, où se trouvait un stade et des habitations, entraîne la fermeture de l’établissement. http://www.historim.fr/2011/05/1er-juin-1961-catastrophe-de-clamart-et.html

L'effondrement du quartier en 1961.  © XDR
Peu à peu, le site devient un terrain vague où jouent les enfants du quartier, bien qu’il soit interdit d’accès. Une ZAC est alors en projet. Nicole Essayan, avec d’autres filles, profite de cette zone sauvage pour y cueillir des fleurs. Au milieu des années 1960, un enfant y perd la vie, en chutant dans l’un des puits d’aération des galeries souterraines.
Car toute la zone était située au dessus d’un vaste réseau de galeries souterraines, creusées au XIXe siècle pour récupérer la craie (le fameux blanc de Meudon). Elles allaient jusqu’à l’orphelinat de Meudon et, parait-il, jusqu’à Versailles. Elles furent ensuite affectées à de nombreux usages : comme champignonnières le plus souvent, mais aussi comme galeries de mûrissement de bananes ou de stockage de vin, de bière, voire comme dépôt de munitions par les Allemands durant la guerre. http://www.historim.fr/2013/01/les-crayeres-dissy-les-moulineaux.html  Ces galeries étaient bien connues dans le quartier. Elles servirent aussi d’abri durant la Deuxième guerre mondiale. On y entrait au bas du boulevard Rodin, près de la gare d’Issy.

La construction des premières tours au début des années 1970 fait définitivement disparaître les derniers vestiges du Tir aux pigeons. Jacques Primault
Tous mes remerciements à Jean-Baptiste Merlino, Janik Manessian et Nicole Essayan


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